Tomber au travail (Joanie)

Petit texte avant qu’il ne reste plus du tout de feuilles dans les arbres. 🍂


Il paraĂźt qu’on tombe Ă  l’automne. C’est notre arbre qui nous a annoncĂ© Ă  nous toutes la fin de notre contrat Ă  venir. Pas que quitter ce premier poste ne m’enchante pas. La photosynthĂšse a ses ennuis! Mais dĂšs que la lumiĂšre se fade, que les journĂ©es raccourcissent, on rentre chaque jour au bouleau avec une fatigue grandissante. Je suis quand mĂȘme une feuille comme les milliers d’autres qui forment mon arbre!


N'empĂȘche, je me plais bien Ă  capter les rayons dorĂ©s pour les transformer en Ă©nergie. Je suis travaillante et dĂ©vouĂ©e Ă  cette alternance vitale d’inspiration et d’expiration pour notre hĂŽte. On voudrait que ça dure pour toujours, mais on a toutes acceptĂ© cet engagement Ă  durĂ©e indĂ©terminĂ©e. J’ai mĂȘme cru entendre entre les branches que c’est un arrĂȘt dĂ©finitif. On va toutes devoir quitter un jour, et ça y est, on devient brunĂątres et friables. C’est la disgrĂące. MalgrĂ© tous les nƓuds que l’on a surmontĂ©s, on nous congĂ©die comme du vulgaire compost.


Tout ça survient bien Ă©videmment Ă  l’apothĂ©ose de notre profession. L’organisme roule bien, les Ă©changes gazeux sont fluides et les objectifs accomplis. Ce n’est pas que nous n’avons perdu personne au combat :  la maladie, la sĂ©cheresse et les carences ont eu raison de certaines d'entre nous qui sont aller rejoindre les racines. Mais il reste les meilleures, les plus compĂ©titives, les plus productives, certaines ayant atteint les sommets de la canopĂ©e ! 


Dans le dĂ©ni de cette fin annoncĂ©e, et sous le poids de nos angoisses internes, les apĂ©ros de fin de journĂ©e sont flamboyants. Je m’Ă©chauffe l’esprit de mes derniĂšres grandes bouffĂ©es d'oxygĂšne. Mes collĂšgues sont vĂȘtues de leurs plus belles tenues, de teintes vives cramoisies, de jaunes et d’orange. Elles ondulent frĂ©nĂ©tiquement au grĂ© du vent avec la ferveur des derniers moments. Moi, je me rebelle, et porte avec Ă©clat le vert forĂȘt, m’embrouillant  dans l’ivresse de la chlorophylle. Je n’entrainerai pas ma chute, je rĂ©siste au mieux Ă  cette injustice. 


HĂ©las, le ciel se couvre, les tempĂ©ratures chutent, et les bourrasques, nos plus fĂ©roces compĂ©titrices, nous balaient. Coup de grĂące, l’employeur, dans une grande restructuration de l’Ă©nergie, coupe inopinĂ©ment l’apport de sĂšve. ÉpuisĂ© par la pluie qui me taraude, je m’agrippe de toutes mes forces, mais je n’y peux rien. Mon pĂ©tiole me lĂąche.


Au pied du fĂ»t qui m’a donnĂ© ma premiĂšre chance, le temps semble s’ĂȘtre arrĂȘtĂ© et le calme s’installe. Étendue sur le sol avec mes semblables dĂ©chues, je contemple pour la premiĂšre fois la beautĂ© de cette structure hiĂ©rarchique qui me domine. Je ne suis pas complĂštement immobile, je me transforme lentement, me dĂ©composant en d’infimes particules de substrat. Bien que le froid ralentisse ce processus, c’est une langueur que je dĂ©couvre avec dĂ©lice. J’y vois plus clair, je dĂ©couvre un sens dans ce prĂ©cĂ©dent travail routinier. J’entraperçois briĂšvement son aspect saisonnier, mais me laisse le plaisir de poursuivre ma rĂ©flexion lors des prochains cycles d’introspection qui, je l’apprends avec plaisir, reviendront annuellement. Car oui, mes fines particules retourneront composer une future feuille travaillante, mais pour le moment, je profite doucement de ce chĂŽmage hivernal mĂ©ritĂ©.


Joanie

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